Le Mot du Président
Fle
Je ne reverrai plus ces beaux paysages, ces forêts, ses lacs, ces bosquets, ces rochers, ces montagnes dont l’aspect a toujours touché mon cœur : mais maintenant que je ne peux plus courir ces heureuses contrées, je n’ai plus qu’à ouvrir mon herbier et bientôt, il m’y transporte
Jean Jacques Rousseau
Rêveries …VII ° promenade.
La 36° édition du Salon International du Livre de Passy s’ouvre sur les montagnes du monde où se côtoient le visible et le vivant, où les regards se posent sur des lieux insolites, des perspectives étonnantes, des horizons mystérieux. Dans l’intimité d’un environnement qui les subjugue, les auteurs partagent leurs émotions, leurs émerveillements mais aussi leurs inquiétudes face aux mutations d’une nature sauvage et grandiose qui les impressionne par sa beauté simple mais les frappe aussi de ses humeurs imprévisibles.
La montagne donne à voir. Elle invite à la toucher, incite à gouter ses saveurs, sentir ses parfums, écouter le silence des hauts lieux. Elle stimule les imaginaires mais renvoie aussitôt à la réalité d’un espace jadis effrayant, aujourd’hui remanié par le réchauffement climatique, la répétition des catastrophes et les séquelles d’une fièvre bâtisseuse qui a rompu des équilibres fragiles sacrifiés au nom de la modernité.
Ces « pays sages » sont aujourd’hui secoués de turbulences. Leur immaculée préservation, vantée sur catalogue est, en fait le paravent d’un amalgame de béton, de verre et d’acier. Les livres d’images effacent les pylônes et les pistes d’atterrissage, les ronds- points, les immeubles à lits froids.
Les consommateurs avides de plein air fuient le tumulte des villes. Ils s’agglutinent dans l’une ou l’autre de ces cités radieuses où se renait sur la neige, une société urbaine impatiente de s’y faire voir, de glisser en pistes noires sans regarder au-delà de leurs spatules : indifférence ou négligence face à ces décors somptueux, étranges ou monotones, qui s’étendent entre la terre et le ciel !
Ce sont pourtant là les tableaux d’une exposition permanente aux couleurs qui suivent le rythme des saisons, ce sont les œuvres d’une nature inspirée qui ont une histoire et transmettent des émotions, ce sont des lieux offerts aux besoins des populations locales et accaparés par les touristes.
Ce sont des paysages reliant la géographie et l’esthétique, l’écologie et l’économie. Ce sont des espaces en mouvement, qui s’adaptent et se métamorphosent. Ils vivent, ils sont un refuge à la faune, à la flore. Mais ils sont aussi la proie des hommes et des femmes qui les figent sur papier- photo, les convoitent par profit, les souillent le temps des vacances, les déflorent au vent de l’aventureLeurs contours s’émoussent, leur patrimoine est menacé, les traditions qui en étaient l’âme résistent dans les récits, les contes et les légendes. Ils vivent pour l’éternité et Jacques Perret,
Fle
le président d’honneur de la présente édition, souligne, dans ces ouvrages la fascination des alpinistes, des écrivains, des artistes qui ont décrit le Mont-Blanc et sa vallée avant l’ère des pollutions. Les années ont passé et l’herbe se nappe de flocons, mais aussi de sel sur le goudron. Les photographes témoignent d’une révolution esthétique et patrimoniale qui dilapide un héritage commun à l’humanité : les sites sont défigurés, les espèces menacées, l’habitat bouleversé…
Redessinés au goût des jours glorieux « parce que ça fait bien et que ça rapporte ! » les paysages souffrent de supporter la chaleur, la foule en saison, les dommages à réparer. Ils subissent.
Ce n’est pas faute d’avoir été alerté sur les belles imprudences d’une civilisation du plaisir instantané.
Samivel dès le milieu du siècle dernier éveillait les consciences face à la déformation du sublime poussé dans une glissade effrénée vers un futur inquiétant. Plus près de nous, des auteurs mesurent les limites d’une surexploitation de la montagne et nous invite à inventer un avenir apaisé plus respectueux de ce qui nous entoure.
Des hommes et des femmes en quête d’authenticité, retracent l’histoire de l’agro-pastoralisme et proposent de nouvelles formes d’entretien et de sauvegarde des alpages, des steppes, des terres lointaines.
Les livres vagabondent sur les voies de l’espoir, sur les versants intimes de celles et ceux qui partagent un idéal de pureté, nous confient leurs herbiers et contemplent les mers de nuages avec un sentiment de bonheur et de plénitude…..
Il est encore possible de trouver le passage vers des territoires encore intacts où souffle, sur le chemin des humbles, un vent de sagesse et de sincérité.
Il y a des lieux d’exception, de silence et de dénuement à ne pas « gâter » par les délires d’investisseurs aux goûts singulièrs … Le livre propose le futur des paysages et renforce le plaisir de la contemplation.
Michel MORICEAU
